La grève

mai 17, 2010 Rubrique: Poésie

Prévert : Citroën

Ce poème de Prévert a été composé lors de la grève des travailleurs de Citröen en 1933.

Alors que la société est bénéficiaire et que l’usine mère de Javel était remise à neuf afin d’en faire « la plus belle du monde », l’entreprise annonce une baisse de 18 à 20% des salaires.

Les ouvriers de CITROËN se mettent en grève et plus tard s’allient avec leurs camarades de RENAULT.

Citroën

À la porte des maisons closes,

C’est une petite lueur qui luit…

Quelque chose de faiblard, de discret,

Une petite lanterne, un quinquet.

Mais sur Paris endormi, une grande lueur s’étale :

Une grande lueur grimpe sur la tour,

Une lumière toute crue.

C’est la lanterne du bordel capitaliste,

Avec le nom du tôlier qui brille dans la nuit.

Citroën ! Citroën !

C’est le nom d’un petit homme,

Un petit homme avec des chiffres dans la tête,

Un petit homme avec un drôle de regard derrière son lorgnon,

Un petit homme qui ne connaît qu’une seule chanson,

Toujours la même.

Bénéfices nets…

Une chanson avec des chiffres qui tournent en rond,

300 voitures, 600 voitures par jour.

Trottinettes, caravanes, expéditions, auto-chenilles, camions…

Bénéfices nets…

Millions, millions, millions, millions,

Citroën, Citroën,

Même en rêve, on entend son nom.

500, 600, 700 voitures

800 autos camions, 800 tanks par jour,

200 corbillards par jour,

200 corbillards,

Et que ça roule

Il sourit, il continue sa chanson,

Il n’entend pas la voix des hommes qui fabriquent,

Il n’entend pas la voix des ouvriers,

Il s’en fout des ouvriers.

Un ouvrier c’est comme un vieux pneu,

Quand y’en a un qui crève,

On l’entend même pas crever.

Citroën n’écoute pas, Citroën n’entend pas.

Il est dur de la feuille pour ce qui est des ouvriers.

Pourtant au casino, il entend bien la voix du croupier.

Un million Monsieur Citroën, un million.

S’il gagne c’est tant mieux, c’est gagné.

Mais s’il perd c’est pas lui qui perd,

C’est ses ouvriers.

C’est toujours ceux qui fabriquent

Qui en fin de compte sont fabriqués.

Et le voilà qui se promène à Deauville,

Le voilà à Cannes qui sort du Casino

Le voilà à Nice qui fait le beau

Sur la promenade des Anglais avec un petit veston clair,

Beau temps aujourd’hui ! Le voilà qui se promène qui prend l’air,

A Paris aussi il prend l’air,

Il prend l’air des ouvriers, il leur prend l’air, le temps, la vie

Et quand il y en a un qui crache ses poumons dans l’atelier,

Ses poumons abîmés par le sable et les acides,

Il lui refuse une bouteille de lait.

Qu’est-ce que ça peut  lui foutre, une bouteille de lait ?

Il n’est pas laitier…Il est Citroën.

Il a son nom sur la tour, il a des colonels sous ses ordres.

Des colonels gratte-papier, garde-chiourme, espions.

Des journalistes mangent dans sa main.

Le préfet de police rampe sur son paillasson.

Citron … Citron …Bénéfices nets… Millions… Millions…

Oh  si le chiffre d’affaires vient à baisser,

Pour que malgré tout, les bénéfices ne diminuent pas,

Il suffit d’augmenter la cadence et de baisser les salaires

Baisser les salaires

Mais ceux qu’on a trop longtemps tondus en caniches,

Ceux-là gardent encore une mâchoire de loup

Rose Zehner. Grève chez Citroën, 1938 © Willy Ronis

Pour mordre, pour se défendre, pour attaquer,

Pour faire la grève…

La grève…

Vive la grève !

Jacques Prévert

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3 Responses to “La grève”

  1. Philippe Bertrand dit :

    Impressionnantes ces images de la tour Eiffel changée en panneau publicitaire par Citroën…

  2. [...] le sommet de l’album sera sans doute Citroën, ce fameux poème de Prévert qui date de 1933 et qui résonne toujours aussi fort de nos jours [...]

  3. BAILLOU dit :

    Citoen début des années 70 j’y travaillais à Balard rue St Charles , c’était l’enfer la CFT syndicat patronal y faisait régner la terreur , coups et blessures au quotidien , c’était la plus sale taule de la région parisienne avec des salaires de misère .

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